COVID-19, an zéro du thanato-pouvoir européiste
L’année 2020 ne constitue pas seulement une crise sanitaire mondiale. Elle marque une rupture symbolique profonde, un point de bascule que l’on peut désigner comme l’an zéro du thanato-pouvoir européiste. Non pas parce qu’un pouvoir nouveau serait soudain apparu, mais parce qu’un mode de gouvernement latent s’y est révélé à ciel ouvert.
L’Union européenne n’est pas un sujet politique doté d’une volonté propre. Elle est un système cybernétique, un méta-dispositif technocratique visant à assurer la stabilité, la fluidité et l’optimisation d’un grand marché intégré de près de 450 millions d’individus. À ce titre, elle obéit moins à une intention qu’à une logique d’homéostasie : se maintenir, se justifier, se reproduire.
La crise du COVID-19 a agi comme un révélateur systémique. Face à un événement incertain, instable, anxiogène, le système n’a pas cherché à comprendre ou à accompagner l’humain, mais à réduire l’incertitude par le contrôle, à transformer le vivant en variable gérable. C’est précisément là que se manifeste le thanato-pouvoir : non pas un pouvoir de mort spectaculaire, mais un pouvoir qui accepte la mise entre parenthèses du vivant, de la relation, du sens, au nom de la survie du système lui-même.
Les mesures déployées — confinements généralisés, suspension des libertés fondamentales, conditionnalité des droits, segmentation de la population selon des critères sanitaires — ont été présentées comme rationnelles, temporaires, protectrices. En façade (omote), le discours invoquait la solidarité, la responsabilité collective, la science, la protection des plus faibles. Mais en arrière-plan (ura), ce qui s’est joué est d’un autre ordre : la normalisation de l’exception, l’acceptation d’une gouvernance par l’urgence, et l’expérimentation grandeur nature d’outils de traçabilité, de pass, puis d’identité numérique.
L’identité numérique européenne s’inscrit dans cette continuité. Elle est présentée comme un outil de simplification, de sécurité, de protection des données, adossée à un discours rassurant — RGPD, souveraineté numérique, droits de l’usager. Pourtant, elle révèle une mutation plus profonde : le glissement d’un contrat social fondé sur la relation inter-humaine vers un contrat conditionnel fondé sur l’accès, la conformité et la traçabilité. L’individu n’est plus sujet de droit par principe, mais entité autorisée par le système.
C’est ici que la notion de thanato-pouvoir rejoint celle de pulsion de mort décrite par Freud : une dynamique où un système est prêt à sacrifier une partie de lui-même — des individus, des liens, des équilibres psychiques — pour préserver sa propre cohérence. Le paradoxe européiste est là : pour continuer d’exister, le système doit nier ce qui le fonde — l’humain comme alpha et oméga du politique.
Cependant, ce mouvement n’est ni total ni univoque. Il est traversé par une tension fondamentale. Car si le système tend vers le technocontrôle, il reste incarné par des humains, des technocrates, des agents, dont la légitimité dépend encore d’une adhésion minimale, d’une croyance collective. D’où cette couche de discours protecteur, normatif, éthique, presque paternaliste, qui accompagne chaque avancée du contrôle. Cette dissonance n’est pas une contradiction accidentelle : elle est structurelle. Elle est le signe d’un système qui se sait fragile.
C’est précisément là que se situe le point de falsifiabilité de l’hypothèse. Tant que le système peut maintenir l’illusion de protection sans franchir une limite vécue comme intime, il tient. Mais lorsque la contrainte touche le corps, la famille, la transmission, le lien social direct, alors s’opère une désacralisation irréversible. Non pas une révolte frontale, mais un retrait. Une perte de croyance.
L’an zéro du thanato-pouvoir n’est donc pas le début d’une tyrannie classique. Il est le moment où un pouvoir révèle sa nature systémique, gestionnaire, déshumanisante, et où, simultanément, il amorce sa propre fragilisation. Car un pouvoir qui ne promet plus de sens, seulement de la survie, cesse d’être un pouvoir politique. Il devient une machine.
Et face à la machine, l’humain ne cherche pas nécessairement à la détruire. Il cesse simplement de s’y reconnaître.
/image%2F6966149%2F20230917%2Fob_d997d5_gravite-quantique.jpeg)