Covid fut à la fois un événement sanitaire, politique et anthropologique.
L’opération Covid a fonctionné comme un révélateur accélérateur du rapport de nos sociétés à l’autorité, à la peur, et à la responsabilité — autrement dit, au balancement entre helplessness et phronesis.
On peut la lire comme une expérience grandeur nature de gouvernement par l’impuissance apprise.
🧩 1. Le choc initial : la sidération comme matrice de l’helplessness
Au départ, la pandémie a plongé les populations dans une sidération globale.
Cette sidération a trois dimensions :
- Sensorielle : le réel devient invisible (virus microscopique), mais omniprésent.
- Médiatique : le flux d’informations contradictoires sature les capacités cognitives.
- Politique : les décisions tombent d’en haut, au nom de l’urgence.
C’est dans cet état d’incertitude totale que s’installe l’impuissance apprise collective :
« Je ne comprends pas, donc je m’en remets à ceux qui savent. »
La peur, l’isolement, et la culpabilisation morale (rester chez soi = sauver des vies) créent un climat propice à la soumission consentie, non par coercition directe, mais par épuisement de la faculté de juger.
⚙️ 2. La gestion de la peur : de la santé à la sécurité
La pandémie a fourni un terrain idéal pour institutionnaliser la peur comme instrument de gouvernement :
- Le discours politique a glissé du soin (protéger les vulnérables) vers la sécurité biologique (éradiquer le risque).
- Les experts médicaux ont remplacé les délibérations politiques : le logos médical s’est substitué au débat démocratique.
- L’état d’urgence est devenu une technologie de gestion du vivant, justifiée par la menace invisible.
Ce mécanisme, décrit par Agamben comme bio-pouvoir, transforme le corps citoyen en objet d’administration.
La santé publique devient un outil de contrôle social, et la peur du virus un vecteur d’unité émotionnelle.
L’helplessness ici, c’est la passivité du corps social anesthésié par la logique sanitaire.
🧠 3. La déresponsabilisation cognitive : la fatigue d’être libre
La répétition des injonctions paradoxales (« soyez responsables / obéissez ») a induit une fatigue morale.
Les individus ont renoncé à juger par eux-mêmes ce qui était cohérent ou non.
Ce phénomène correspond très précisément à ce que Seligman observait :
une succession de décisions incohérentes produit un apprentissage de l’impuissance.
Résultat :
- Les citoyens cessent de questionner la proportionnalité des mesures.
- La peur du rejet social remplace la réflexion éthique.
- La liberté devient perçue non plus comme un droit, mais comme un danger.
🧭 4. Le recul de la phronesis : disparition du discernement incarné
La phronesis, c’est la capacité d’agir avec discernement dans une situation concrète.
Or, pendant la crise Covid, cette compétence a été méthodiquement inhibée :
- Les soignants : dépossédés de leur jugement clinique par des protocoles standardisés.
- Les enseignants, parents, commerçants : soumis à des règles parfois absurdes, sans droit à l’interprétation.
- Les élus locaux : réduits au rôle d’exécutants d’ordres centraux.
Le logos politique (délibératif, contextualisé) a été remplacé par le logos administratif (uniforme, algorithmique).
La phronesis individuelle et collective a été dissoute dans le protocole.
🧩 5. Les contre-mouvements : résurgence de la phronesis collective
Mais cette désactivation n’a pas été totale.
Partout, des formes de résistance prudente sont apparues :
- médecins ou chercheurs cherchant à contextualiser les décisions,
- maires organisant autrement les confinements,
- citoyens développant des solidarités locales ou des circuits alternatifs d’information.
Ces micro-initiatives relèvent de la phronesis :
elles réintroduisent le jugement situé et le souci du réel, contre l’abstraction de la norme.
Elles incarnent un effort pour retrouver une cohérence vécue là où le pouvoir imposait une cohérence chiffrée.
🔁 6. Le cycle politique : de l’impuissance à la normalisation
Le schéma que nous avions évoqué se vérifie presque point par point :
Crise sanitaire → Peur → Fatigue → Helplessness collective → Centralisation du pouvoir
↓
Résurgence partielle de la phronesis
↓
Recomposition des rapports de légitimité
Ce cycle a permis de naturaliser un certain type de gouvernement :
– gestion par décrets,
– surveillance numérique,
– moralisme sanitaire,
– dépendance affective aux experts.
La crise sanitaire a donc servi de laboratoire d’acceptation :
on a appris à obéir au nom de la bienveillance.
🕊️ 7. L’enseignement éthique : réapprendre la phronesis
La leçon profonde de cette séquence est peut-être celle-ci :
Sans phronesis, la rationalité devient autoritaire ;
sans logos incarné, la science devient religion.
Réintroduire la phronesis, ce serait :
- redonner de la place au jugement humain dans la décision technique,
- distinguer connaissance et sagesse,
- accepter l’incertitude comme composante de la liberté.
C’est ce que des penseurs comme Roland Gori, Hartmut Rosa, ou Ivan Illich appellent la reconquête du sens de l’agir :
replacer la compétence sensible, morale et locale au centre de la vie collective.
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