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Le pouvoir asservi à son propre théâtre numérique

5 Octobre 2025

Le pouvoir asservi à son propre théâtre numérique

Le 3 octobre 2025, lors d’un déplacement à Sarrebruck, Emmanuel Macron a livré un discours chargé d’avertissements à l’égard des réseaux sociaux, qu’il décrit comme des espaces où « le débat public devient un débat de haine, de violence à l’égard de nos responsables politiques ».  Il déplore que « nous avons eu l’immense naïveté de confier notre espace démocratique à des réseaux sociaux qui sont à la main, soit de grands entrepreneurs américains, soit de grandes sociétés chinoises »  . Il insiste : « quand vous avez un réseau social, vous devez être responsable de ce qu’il s’y publie » sinon « c’est le racisme, l’antisémitisme, la haine de l’autre qui triompheront ».

 

Ces propos révèlent un paradoxe saisissant : le pouvoir entend réguler un espace qu’il n’a pas su s’approprier — il réclame responsabilité et maîtrise d’un instrument qu’il peine à dominer. Dans cette tension, on entrevoit le piège logique : le pouvoir est pris au piège de ses propres outils numériques.

 

 

 

 

1. Le mécanisme du piège

 

 

 

a) La délégation de la production de sens

 

 

Pour gouverner les consciences, le pouvoir se repose sur les architectures algorithmiques et les plateformes (Facebook, Twitter/X, Instagram, TikTok…). Il externalise partiellement la structuration du débat : il laisse les plateformes fixer les règles de visibilité, de viralité, de recommandation. Macron lui-même dénonce cette délégation : « nous avons confié notre espace démocratique à des réseaux sociaux »  .

 

Mais dès lors, le pouvoir perd la main sur les effets de résonance, sur les logiques émergentes (tribus numériques, bulles, radicalisation algorithmique). Il devient sujet aux dynamiques de visibilité qu’il a lui-même instituées.

 

 

b) Le retournement perceptuel

 

 

Ce que le pouvoir voulait instrumenter — amplifier, contraindre, orienter — finit par s’orienter contre lui. Les réseaux imposent leurs propres temporalités, leurs ruptures, leurs émergences imprévisibles. Avant le pouvoir ne maîtrisait les messages, désormais il doit courir derrière les amplifications, les crises, les “moments” viraux qu’il n’a pas vus venir. Le bruit numérique devient un « champ de forces » autonome : il capte et redirige l’attention.

 

 

c) La légitimation paradoxale de la subversion

 

 

Plus le pouvoir stigmatise la haine, les extrêmes, le complotisme — comme il le fait dans son discours — plus il leur donne une visibilité intrinsèque. En dénonçant des « complotistes » ou une « explosion de la haine », il contribue à rendre ces catégories saillantes, sujettes à l’amplification. Ainsi, le discours de condamnation s’apparente à une mise en scène de l’ennemi, nécessaire à structurer le champ de l’affrontement. Mais ces « Emmanuel Goldstein » modernes acquièrent une aura de dissidence réelle.

 

 

 

 

2. Quand les “oppositions contrôlées” deviennent bancales

 

 

Le pouvoir espère pouvoir maîtriser à la fois les acteurs autorisés et l’espace de la dissidence — en faveur de sa narration. Il réserve aux oppositions “gérées” une place, un cadre contrôlé, parfois même des rivalités simulées.

 

Mais ce dispositif se fragilise quand :

 

  • Le public détecte la mise en scène, perçoit la dissonance ou le cadrage forcé.
  • Les plateformes – par leurs algorithmes — redonnent de la visibilité à des figures inattendues, hors contrôle politique.
  • La fragmentation hyper-locale, les micro-communautés, les collectifs horizontaux s’émancipent de la médiation institutionnelle.

 

 

À ce moment, les oppositions “autorisées” perdent leur fonction de soupape — elles paraissent caduques, capturées, réduites à des marionnettes devant un public méfiant.

 

 

 

 

3. Le point de bascule : les véritables subversions

 

 

Ce sont des formes d’action qui ne respectent ni les formats officiels ni les narrations imposées — qui ne cherchent pas seulement à être “audibles”, mais à déjouer les architectures mêmes de l’écoute et de la visibilité.

 

  • Elles exploitent les failles algorithmiques, les “zones grises” de modération.
  • Elles produisent du contre-récit, non en disputant le cadre, mais en le contournant.
  • Elles révèlent les logiques structurelles du pouvoir : elles jouent avec l’infrarouge de l’instrumentalisation discursive.

 

 

Quand ces forces émergent, le pouvoir ne peut plus les “modérer” ni les assimiler dans une logique de division contrôlée. Le système devient réactif, toujours en déficit d’initiative. Il est contraint à des actions correctives, à des dispositifs de police du sens, à des restrictions nouvelles — ce qui nourrit encore davantage la critique de censure et alimente le terrain de l’affrontement symbolique.

 

 

 

 

4. Le piège accompli

 

 

Au bout du compte, la guerre de cinquième génération, qui visait à maîtriser les perceptions, se retourne contre ses ordonnateurs. Le pouvoir, en s’appuyant sur ces technologies, les a internalisées dans son propre dispositif de gouvernementality. Il est devenu partie prenante de l’écosystème dont il cherche à dominer les effets.

 

Ainsi, quand Macron proclame que les plateformes doivent être “responsables de ce qu’il s’y publie”  , il exprime non seulement un désir de régulation, mais une prise de conscience implicite : le pouvoir est captive de l’espace numérique.

 

Il ne suffit plus de réguler la voix — il faut repenser la structure qui commande l’attention. Le pouvoir, qui voulait gouverner l’invisible, est devenu le sujet passif du visible qu’il a engendré.

 

 

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