Le véritable projet de la Macronie
Comment la disruption est devenue une méthode de gouvernement
En 2017, Emmanuel Macron arrive au pouvoir avec une promesse qui se veut à la fois simple et radicale : dépasser les anciens clivages, moderniser la France, libérer les énergies, transformer le pays.
Dans les meetings, une formule devient emblématique :
« Parce que c’est notre projet ! »
Mais quel était réellement ce projet ?
Dix ans plus tard, il est possible de poser la question autrement.
Et si le projet n’avait pas seulement consisté à transformer la France, mais à transformer la France pour transformer sa place dans l’Europe ?
Cette hypothèse ne nécessite pas de supposer l’existence d’un plan secret. Elle peut être examinée à partir des transformations concrètes intervenues depuis 2017 : fiscalité, industrie, énergie, dette, gouvernance, crise sanitaire, politique européenne, défense, information.
Ce qui apparaît alors est moins une succession de réformes isolées qu’une méthode.
Cette méthode peut être résumée par un mot : disruption.
I. La disruption : d’une doctrine économique à une méthode politique
La disruption est d’abord une notion issue du monde économique.
Elle désigne la rupture rapide avec un modèle existant : remettre en cause les positions établies, modifier les règles du jeu, introduire de nouveaux acteurs, accélérer l’adaptation.
Dans sa version entrepreneuriale, elle est présentée comme une promesse :
casser les rentes,
libérer l’innovation,
moderniser,
adapter la société au futur.
Transposée à la politique, la logique change de dimension.
Il ne s’agit plus seulement de transformer une entreprise ou un marché.
Il s’agit de transformer rapidement les institutions, les normes, les rapports sociaux et les mécanismes de décision.
Le macronisme peut être lu comme une première expérimentation de cette logique.
« Ni droite ni gauche » signifie alors quelque chose de plus profond qu’un positionnement électoral.
C’est une volonté de disloquer les anciennes médiations politiques.
Les partis traditionnels sont marginalisés.
Le clivage gauche-droite devient obsolète.
Une nouvelle majorité présidentielle est constituée autour d’une promesse de dépassement.
Le pouvoir se présente comme moderne, agile, rationnel et pragmatique.
La politique devient progressivement une affaire de transformation plutôt qu’une confrontation entre projets de société.
II. Le premier déplacement : du citoyen vers l’expert
La disruption politique possède une caractéristique essentielle :
elle réduit le temps disponible pour la contestation.
Une réforme ordinaire suppose :
débat → amendements → négociation → compromis → adoption.
La logique disruptive privilégie :
diagnostic → urgence → décision → mise en œuvre.
Cette différence est fondamentale.
Car la démocratie ne repose pas seulement sur le fait de pouvoir voter.
Elle repose également sur la possibilité de contester, négocier, ralentir, modifier ou refuser.
Or, plus la transformation est rapide, plus les contre-pouvoirs deviennent coûteux à mobiliser.
Le gouvernement peut alors s’appuyer davantage sur :
- l’expertise administrative ;
- les cabinets de conseil ;
- les autorités indépendantes ;
- les normes techniques ;
- les indicateurs ;
- les mécanismes européens ;
- les procédures accélérées.
La décision politique tend ainsi à devenir une décision de gestion.
Le citoyen n’est plus seulement considéré comme un électeur.
Il devient progressivement une variable d’un système à optimiser :
emploi, consommation, mobilité, risque sanitaire, émission carbone, fiscalité, déficit, productivité.
La politique se technocratise.
III. La transformation économique : mutualiser les coûts, privatiser les gains
Cette logique apparaît également dans la politique économique.
Depuis 2017, les baisses d’impôts sont présentées comme des instruments de pouvoir d’achat, d’attractivité et de compétitivité.
Mais une autre lecture est possible.
Une partie des recettes publiques est supprimée tandis que les dépenses et les engagements collectifs demeurent.
La différence doit donc être financée autrement :
moins de recettes
→ déficit
→ dette
→ coût reporté dans le temps.
Dans le même temps, certaines réformes fiscales ont davantage bénéficié au capital, au patrimoine et aux entreprises.
On retrouve alors une logique que nous avons appelée :
mutualisation des coûts / privatisation des gains.
Le mécanisme est simple :
le risque est collectif,
le bénéfice peut être privé.
La dette permet même de dissocier temporellement les deux.
Le gain est immédiat.
La contrepartie peut être différée.
Elle sera supportée par les contribuables futurs, par une réduction ultérieure des dépenses ou par une nouvelle pression fiscale.
IV. La partie double et l’illusion de l’équilibre
Cette mécanique permet de comprendre quelque chose de plus profond.
Notre économie est organisée autour de la comptabilité en partie double.
Chaque actif possède une contrepartie.
Chaque dette possède un créancier.
Chaque crédit possède une contrepartie comptable.
Actif = Passif.
Mais cette égalité ne signifie pas que le système réel est équilibré.
La comptabilité enregistre ce qui peut être comptabilisé.
Elle ne mesure pas nécessairement :
- la perte de souveraineté ;
- la dépendance stratégique ;
- la perte de compétences ;
- la dégradation sociale ;
- le coût politique ;
- les externalités ;
- les risques futurs.
Un pays peut donc avoir des comptes parfaitement cohérents tout en perdant progressivement des capacités essentielles.
C’est pourquoi il faut poser une question supplémentaire :
Lorsque quelqu’un gagne, qui porte la contrepartie ?
Cette question devient centrale pour comprendre la période Macron.
V. L’industrie : perdre au niveau national pour gagner au niveau européen ?
Le cas d’Alstom est emblématique de cette transformation.
Le problème n’est pas simplement de savoir si une entreprise française a été vendue.
La question est :
où se trouve désormais la capacité stratégique ?
Le rapport parlementaire que nous avons étudié rappelle que l’énergie et certaines compétences industrielles constituent des éléments essentiels de la souveraineté française.
Mais le même corpus fait apparaître une autre conception :
pour construire une souveraineté européenne efficace, il faudrait constituer une puissance économique et industrielle au niveau européen.
Nous sommes donc face à un changement de paradigme.
Ancien modèle :
entreprise stratégique française → puissance française.
Nouveau modèle :
entreprise restructurée → champion européen → puissance européenne.
La perte de contrôle national peut alors être présentée comme le prix nécessaire d’une puissance supérieure à l’échelle européenne.
C’est une question essentielle.
Car elle transforme la définition même de la souveraineté.
VI. L’énergie : une souveraineté transférée ?
L’énergie est probablement le domaine dans lequel cette contradiction apparaît avec le plus de force.
L’électricité n’est pas un produit ordinaire.
Elle conditionne :
l’industrie,
les transports,
le chauffage,
la compétitivité,
la défense,
l’indépendance stratégique.
La France disposait d’un avantage spécifique : une production électrique largement décarbonée et fondée sur un parc nucléaire important.
La politique énergétique française s’est pourtant progressivement inscrite dans un cadre européen de plus en plus intégré.
Puis survient la guerre en Ukraine.
La dépendance européenne au gaz russe transforme brutalement la question énergétique en question géopolitique.
La réponse devient alors :
crise énergétique
→ coordination européenne
→ indépendance énergétique
→ souveraineté énergétique européenne.
Le paradoxe apparaît :
la France peut voir sa marge de manœuvre nationale réduite alors même que l’Europe affirme construire une nouvelle souveraineté.
La question n’est donc pas :
« Macron voulait-il détruire l’énergie française ? »
Nous ne disposons pas d’un tel élément probant.
La vraie question est :
La construction de la souveraineté européenne s’est-elle faite, dans certains domaines, au prix d’une diminution de la souveraineté française ?
VII. Le Covid : la disruption grandeur nature
Puis arrive 2020.
Et la logique disruptive change d’échelle.
En quelques semaines, des décisions qui auraient été politiquement presque inimaginables deviennent possibles :
confinement,
restriction des déplacements,
fermeture des commerces,
réorganisation du travail,
contrôle numérique,
passe sanitaire,
endettement massif.
Le Covid constitue alors un véritable stress test institutionnel.
La question n’est plus seulement sanitaire.
Elle devient :
jusqu’où une population accepte-t-elle que l’État intervienne dans sa vie lorsque l’urgence est déclarée ?
La réponse est spectaculaire.
La crise permet une concentration exceptionnelle du pouvoir décisionnel.
L’exécutif décide rapidement.
L’administration met en œuvre.
Les experts justifient.
Les médias relaient et discutent.
Le Parlement intervient dans un temps contraint.
Et les citoyens s’adaptent.
Le Covid devient ainsi ce que nous avons appelé un fait social total.
Parce qu’il touche simultanément :
santé → économie → travail → libertés → dette → numérique → information → gouvernance.
La crise révèle donc la capacité du système à fonctionner en mode d’urgence.
VIII. L’urgence comme accélérateur démocratique inversé
C’est probablement l’un des mécanismes les plus importants de la disruption politique.
En temps normal :
le citoyen peut demander :
Pourquoi ?
Pour combien de temps ?
Avec quelles garanties ?
Quelle alternative ?
Qui décide ?
Qui contrôle ?
Mais en situation d’urgence, ces questions deviennent secondaires.
Le raisonnement devient :
Nous devons agir maintenant.
L’urgence produit donc une inversion :
normalement, la légitimité permet l’action.
en situation de crise, l’action devient elle-même productrice de légitimité.
Une mesure est adoptée parce qu’elle est urgente.
Puis, parce qu’elle est adoptée, elle devient progressivement normale.
C’est ce passage :
exception → expérimentation → normalisation
qui constitue l’un des mécanismes fondamentaux de la disruption.
IX. L’Union européenne : le niveau de consolidation
L’UE joue alors un rôle particulier.
Elle permet de transformer certaines réponses nationales en mécanismes communs :
achats centralisés,
coordination sanitaire,
certificats,
plans de relance,
financement commun,
coordination économique.
Le Covid accélère ainsi certaines formes d’intégration.
La crise ukrainienne produit un mécanisme comparable :
défense,
énergie,
sanctions,
industrie militaire,
autonomie stratégique.
Deux crises différentes produisent donc une dynamique comparable :
crise → coordination → mutualisation → nouvelle capacité européenne.
C’est ici que notre hypothèse sur le projet Macron prend une dimension nouvelle.
Macron ne serait pas seulement un président transformant la France.
Il serait un président qui cherche à transformer la France afin qu’elle contribue à transformer l’Europe.
X. L’Union européenne comme multiplicateur de la disruption
L’échelle européenne permet également de résoudre un problème politique.
Une réforme impopulaire peut être contestée nationalement.
Mais lorsqu’elle est intégrée dans une norme européenne, elle devient :
une obligation commune,
une contrainte extérieure,
un engagement européen.
La responsabilité politique devient alors plus difficile à localiser.
Le citoyen peut toujours voter.
Mais contre qui ?
Le gouvernement français ?
La Commission ?
Le Conseil ?
Le Parlement européen ?
Les marchés ?
Les traités ?
Les agences ?
Les règles budgétaires ?
Les mécanismes financiers ?
Le pouvoir devient multiniveaux.
Et lorsque la responsabilité est multiniveaux, elle peut devenir pratiquement insaisissable.
XI. Le citoyen au bout de la chaîne
Nous pouvons désormais représenter le système ainsi :
Capital
↓
données, modèles, investissement, rendement
↓
Institutions européennes
↓
normes, réglementation, financement, coordination
↓
États
↓
réformes, fiscalité, dette, mise en œuvre
↓
Citoyens
↓
impôts, travail, consommation, contraintes, dette future.
Mais le mouvement inverse existe également :
citoyens
→ financement de l’État
→ financement des infrastructures
→ absorption des risques
→ garantie du système.
Nous retrouvons alors la formule :
L’État garantit, le marché optimise, l’UE coordonne, le citoyen supporte.
C’est évidemment une simplification.
Mais elle permet d’identifier le problème politique fondamental :
qui décide, qui bénéficie et qui porte le risque ?
XII. Le rôle de BlackRock et d’Aladdin
Cette question conduit naturellement au pouvoir financier.
BlackRock et son système Aladdin constituent un exemple particulièrement intéressant de la nouvelle infrastructure du capitalisme :
données → modélisation du risque → allocation du capital → investissement.
Il serait excessif d’affirmer qu’Aladdin « dirige » l’Union européenne.
Ce que l’on peut en revanche étudier, c’est la convergence entre :
finance,
données,
expertise,
régulation,
institutions publiques.
L’enjeu est moins celui d’un complot centralisé que celui d’une architecture de dépendances et d’interfaces.
Les acteurs qui disposent des modèles, des données et de l’expertise contribuent à définir ce qui apparaît comme :
risqué,
rentable,
acceptable,
finançable,
ou nécessaire.
Le pouvoir se déplace alors en amont de la décision.
XIII. Le nouveau pouvoir : définir le réel avant de le gouverner
C’est ici que notre réflexion sur la comptabilité rejoint celle sur la disruption.
Pour gouverner un système complexe, il faut d’abord le rendre mesurable.
On transforme :
le citoyen → en données ;
l’entreprise → en indicateurs ;
l’environnement → en tonnes de CO₂ ;
le risque → en probabilité ;
la dette → en ratio ;
la santé → en statistiques ;
la souveraineté → en indicateurs de compétitivité.
Ce qui n’est pas mesuré devient progressivement secondaire.
Le pouvoir contemporain ne consiste donc pas uniquement à donner des ordres.
Il consiste à définir les catégories à partir desquelles les décisions deviennent rationnelles.
XIV. La disparition progressive des contre-pouvoirs
C’est pourquoi notre analyse ne peut pas s’arrêter à l’économie.
Un système qui veut transformer rapidement une société doit réduire les possibilités de blocage.
Cela concerne :
les partis,
les syndicats,
le Parlement,
les médias,
les collectivités,
les associations,
les citoyens.
La question n’est pas de savoir si tous ces contre-pouvoirs ont disparu.
Ils n’ont pas disparu.
La question est :
leur capacité effective à ralentir, modifier ou empêcher une transformation a-t-elle diminué ?
C’est une question beaucoup plus sérieuse.
Le rapport parlementaire sur l’audiovisuel que nous avons étudié rappelle lui-même que l’audiovisuel public constitue un instrument de souveraineté culturelle et démocratique.
La bataille autour de l’information devient donc elle aussi une bataille autour de la souveraineté.
XV. Le véritable projet : changer le lieu du pouvoir
À ce stade, « le projet Macron » peut être compris autrement.
Il ne s’agit plus simplement d’une liste de réformes.
Le projet devient un processus de déplacement du centre de gravité du pouvoir.
Hier :
citoyen → État → décision nationale.
Aujourd’hui :
citoyen → État → UE → normes → marchés → acteurs économiques → retour vers l’État.
Le pouvoir circule.
La responsabilité se disperse.
Les contraintes deviennent techniques.
Les décisions deviennent européennes.
Les risques restent largement supportés par les populations nationales.
XVI. Le paradoxe français
C’est ici que se trouve le cœur de notre hypothèse.
La France possède historiquement une conception particulièrement forte de la souveraineté :
État,
service public,
industrie stratégique,
énergie,
défense,
diplomatie,
culture.
Or une partie du projet européen consiste précisément à transférer certaines de ces fonctions vers un niveau commun.
Ce transfert peut être présenté comme :
une perte de souveraineté nationale
ou comme :
une construction d’une souveraineté européenne supérieure.
Les deux propositions peuvent être simultanément vraies.
La France peut perdre une capacité de décision autonome.
L’Europe peut gagner une capacité collective.
C’est précisément cette asymétrie qu’il faut mesurer.
XVII. « Parce que c’est notre projet »
La phrase de 2017 prend alors une autre dimension.
Peut-être que « notre projet » n’était pas simplement :
changer la France.
Mais :
changer la France pour changer l’Europe.
La France aurait alors constitué un laboratoire politique.
Un pays suffisamment puissant pour expérimenter.
Suffisamment intégré à l’Europe pour transmettre les transformations.
Et suffisamment endetté et contraint pour que la question du financement rende progressivement nécessaires des mécanismes de mutualisation.
Le macronisme deviendrait alors moins une idéologie qu’une méthode de transformation.
XVIII. Le projet en une équation
Notre hypothèse peut finalement être résumée ainsi :
DISRUPTION
→ casser les anciennes structures
→ réduire les résistances
→ accélérer les transformations
→ créer de nouvelles dépendances
→ transférer certaines fonctions au niveau européen
→ mutualiser les coûts et les risques
→ construire de nouvelles capacités supranationales
→ présenter l’ensemble comme une modernisation nécessaire.
Le Covid et la guerre en Ukraine jouent alors le rôle d’accélérateurs.
L’Union européenne joue le rôle de cadre de consolidation.
La finance fournit une partie de l’architecture technique.
Les États assurent la mise en œuvre.
Et les citoyens constituent finalement le socle financier, politique et social du système.
XIX. Ce que cette analyse ne prétend pas démontrer
Il faut ici être rigoureux.
Cette analyse ne démontre pas qu’il existait en 2017 un document secret intitulé « plan de destruction de la France ».
Elle ne démontre pas non plus que chaque décision prise depuis 2017 avait été programmée pour renforcer l’UE.
Elle montre quelque chose de différent et, à mon sens, de plus intéressant :
des décisions de nature différente peuvent produire une direction commune.
Et cette direction peut être étudiée empiriquement.
Il faut donc comparer :
ce que la France possédait avant,
ce qui a été transformé,
ce qui a été perdu ou transféré,
ce qui a été créé au niveau européen,
qui contrôle désormais ces nouvelles capacités,
et qui supporte les coûts.
XX. Conclusion — La vitesse contre la souveraineté ?
Le projet de la Macronie pourrait ainsi être résumé comme une tentative de réorganiser rapidement le rapport entre l’État, le marché, le citoyen et l’Union européenne.
La disruption en constitue le mode opératoire.
Macron en constitue la traduction politique française.
Le Covid en constitue l’accélérateur.
La guerre en Ukraine en constitue un autre accélérateur géopolitique.
L’Union européenne en constitue le cadre de consolidation.
La finance et les grandes infrastructures de données constituent une partie de l’environnement technique.
Et le citoyen demeure le point d’arrivée des décisions.
Le résultat n’est pas nécessairement la « destruction » de la France.
Il pourrait être plus subtil :
la transformation de la France d’un sujet souverain en un niveau d’exécution d’une souveraineté progressivement déplacée.
C’est pourquoi la question essentielle n’est plus :
« Macron est-il pour ou contre la France ? »
Elle est :
« Quelle France son projet cherchait-il à construire, à quel niveau devait se situer le pouvoir, et qui devait finalement contrôler les fonctions essentielles de souveraineté ? »
Si la réponse est :
moins de pouvoir au niveau national,
davantage de coordination européenne,
davantage de pouvoir aux normes et aux experts,
davantage d’interdépendance financière,
et moins de capacité pour le citoyen à identifier et contester le lieu réel de la décision,
alors « Parce que c’est notre projet » prend une signification profondément différente.
La disruption n’aurait pas seulement servi à moderniser la France.
Elle aurait servi à rendre possible une transformation de la France que la démocratie ordinaire aurait eu davantage de difficulté à accepter.
Et c’est peut-être là le véritable sujet :
La disruption n’est pas nécessairement l’ennemie de la démocratie parce qu’elle transforme vite.
Elle le devient lorsque la vitesse, l’urgence et la technicité permettent de déplacer durablement le pouvoir avant que les citoyens aient pu décider de la direction du déplacement.
X. L’Union européenne comme multiplicateur de la disruption
L’échelle européenne permet également de résoudre un problème politique.
Une réforme impopulaire peut être contestée nationalement.
Mais lorsqu’elle est intégrée dans une norme européenne, elle devient :
une obligation commune,
une contrainte extérieure,
un engagement européen.
La responsabilité politique devient alors plus difficile à localiser.
Le citoyen peut toujours voter.
Mais contre qui ?
Le gouvernement français ?
La Commission ?
Le Conseil ?
Le Parlement européen ?
Les marchés ?
Les traités ?
Les agences ?
Les règles budgétaires ?
Les mécanismes financiers ?
Le pouvoir devient multiniveaux.
Et lorsque la responsabilité est multiniveaux, elle peut devenir pratiquement insaisissable.
XI. Le citoyen au bout de la chaîne
Nous pouvons désormais représenter le système ainsi :
Capital
↓
données, modèles, investissement, rendement
↓
Institutions européennes
↓
normes, réglementation, financement, coordination
↓
États
↓
réformes, fiscalité, dette, mise en œuvre
↓
Citoyens
↓
impôts, travail, consommation, contraintes, dette future.
Mais le mouvement inverse existe également :
citoyens
→ financement de l’État
→ financement des infrastructures
→ absorption des risques
→ garantie du système.
Nous retrouvons alors la formule :
L’État garantit, le marché optimise, l’UE coordonne, le citoyen supporte.
C’est évidemment une simplification.
Mais elle permet d’identifier le problème politique fondamental :
qui décide, qui bénéficie et qui porte le risque ?
XII. Le rôle de BlackRock et d’Aladdin
Cette question conduit naturellement au pouvoir financier.
BlackRock et son système Aladdin constituent un exemple particulièrement intéressant de la nouvelle infrastructure du capitalisme :
données → modélisation du risque → allocation du capital → investissement.
Il serait excessif d’affirmer qu’Aladdin « dirige » l’Union européenne.
Ce que l’on peut en revanche étudier, c’est la convergence entre :
finance,
données,
expertise,
régulation,
institutions publiques.
L’enjeu est moins celui d’un complot centralisé que celui d’une architecture de dépendances et d’interfaces.
Les acteurs qui disposent des modèles, des données et de l’expertise contribuent à définir ce qui apparaît comme :
risqué,
rentable,
acceptable,
finançable,
ou nécessaire.
Le pouvoir se déplace alors en amont de la décision.
XIII. Le nouveau pouvoir : définir le réel avant de le gouverner
C’est ici que notre réflexion sur la comptabilité rejoint celle sur la disruption.
Pour gouverner un système complexe, il faut d’abord le rendre mesurable.
On transforme :
le citoyen → en données ;
l’entreprise → en indicateurs ;
l’environnement → en tonnes de CO₂ ;
le risque → en probabilité ;
la dette → en ratio ;
la santé → en statistiques ;
la souveraineté → en indicateurs de compétitivité.
Ce qui n’est pas mesuré devient progressivement secondaire.
Le pouvoir contemporain ne consiste donc pas uniquement à donner des ordres.
Il consiste à définir les catégories à partir desquelles les décisions deviennent rationnelles.
XIV. La disparition progressive des contre-pouvoirs
C’est pourquoi notre analyse ne peut pas s’arrêter à l’économie.
Un système qui veut transformer rapidement une société doit réduire les possibilités de blocage.
Cela concerne :
les partis,
les syndicats,
le Parlement,
les médias,
les collectivités,
les associations,
les citoyens.
La question n’est pas de savoir si tous ces contre-pouvoirs ont disparu.
Ils n’ont pas disparu.
La question est :
leur capacité effective à ralentir, modifier ou empêcher une transformation a-t-elle diminué ?
C’est une question beaucoup plus sérieuse.
Le rapport parlementaire sur l’audiovisuel que nous avons étudié rappelle lui-même que l’audiovisuel public constitue un instrument de souveraineté culturelle et démocratique.
La bataille autour de l’information devient donc elle aussi une bataille autour de la souveraineté.
XV. Le véritable projet : changer le lieu du pouvoir
À ce stade, « le projet Macron » peut être compris autrement.
Il ne s’agit plus simplement d’une liste de réformes.
Le projet devient un processus de déplacement du centre de gravité du pouvoir.
Hier :
citoyen → État → décision nationale.
Aujourd’hui :
citoyen → État → UE → normes → marchés → acteurs économiques → retour vers l’État.
Le pouvoir circule.
La responsabilité se disperse.
Les contraintes deviennent techniques.
Les décisions deviennent européennes.
Les risques restent largement supportés par les populations nationales.
XVI. Le paradoxe français
C’est ici que se trouve le cœur de notre hypothèse.
La France possède historiquement une conception particulièrement forte de la souveraineté :
État,
service public,
industrie stratégique,
énergie,
défense,
diplomatie,
culture.
Or une partie du projet européen consiste précisément à transférer certaines de ces fonctions vers un niveau commun.
Ce transfert peut être présenté comme :
une perte de souveraineté nationale
ou comme :
une construction d’une souveraineté européenne supérieure.
Les deux propositions peuvent être simultanément vraies.
La France peut perdre une capacité de décision autonome.
L’Europe peut gagner une capacité collective.
C’est précisément cette asymétrie qu’il faut mesurer.
XVII. « Parce que c’est notre projet »
La phrase de 2017 prend alors une autre dimension.
Peut-être que « notre projet » n’était pas simplement :
changer la France.
Mais :
changer la France pour changer l’Europe.
La France aurait alors constitué un laboratoire politique.
Un pays suffisamment puissant pour expérimenter.
Suffisamment intégré à l’Europe pour transmettre les transformations.
Et suffisamment endetté et contraint pour que la question du financement rende progressivement nécessaires des mécanismes de mutualisation.
Le macronisme deviendrait alors moins une idéologie qu’une méthode de transformation.
XVIII. Le projet en une équation
Notre hypothèse peut finalement être résumée ainsi :
DISRUPTION
→ casser les anciennes structures
→ réduire les résistances
→ accélérer les transformations
→ créer de nouvelles dépendances
→ transférer certaines fonctions au niveau européen
→ mutualiser les coûts et les risques
→ construire de nouvelles capacités supranationales
→ présenter l’ensemble comme une modernisation nécessaire.
Le Covid et la guerre en Ukraine jouent alors le rôle d’accélérateurs.
L’Union européenne joue le rôle de cadre de consolidation.
La finance fournit une partie de l’architecture technique.
Les États assurent la mise en œuvre.
Et les citoyens constituent finalement le socle financier, politique et social du système.
XIX. Ce que cette analyse ne prétend pas démontrer
Il faut ici être rigoureux.
Cette analyse ne démontre pas qu’il existait en 2017 un document secret intitulé « plan de destruction de la France ».
Elle ne démontre pas non plus que chaque décision prise depuis 2017 avait été programmée pour renforcer l’UE.
Elle montre quelque chose de différent et, à mon sens, de plus intéressant :
des décisions de nature différente peuvent produire une direction commune.
Et cette direction peut être étudiée empiriquement.
Il faut donc comparer :
ce que la France possédait avant,
ce qui a été transformé,
ce qui a été perdu ou transféré,
ce qui a été créé au niveau européen,
qui contrôle désormais ces nouvelles capacités,
et qui supporte les coûts.
XX. Conclusion — La vitesse contre la souveraineté ?
Le projet de la Macronie pourrait ainsi être résumé comme une tentative de réorganiser rapidement le rapport entre l’État, le marché, le citoyen et l’Union européenne.
La disruption en constitue le mode opératoire.
Macron en constitue la traduction politique française.
Le Covid en constitue l’accélérateur.
La guerre en Ukraine en constitue un autre accélérateur géopolitique.
L’Union européenne en constitue le cadre de consolidation.
La finance et les grandes infrastructures de données constituent une partie de l’environnement technique.
Et le citoyen demeure le point d’arrivée des décisions.
Le résultat n’est pas nécessairement la « destruction » de la France.
Il pourrait être plus subtil :
la transformation de la France d’un sujet souverain en un niveau d’exécution d’une souveraineté progressivement déplacée.
C’est pourquoi la question essentielle n’est plus :
« Macron est-il pour ou contre la France ? »
Elle est :
« Quelle France son projet cherchait-il à construire, à quel niveau devait se situer le pouvoir, et qui devait finalement contrôler les fonctions essentielles de souveraineté ? »
Si la réponse est :
moins de pouvoir au niveau national,
davantage de coordination européenne,
davantage de pouvoir aux normes et aux experts,
davantage d’interdépendance financière,
et moins de capacité pour le citoyen à identifier et contester le lieu réel de la décision,
alors « Parce que c’est notre projet » prend une signification profondément différente.
La disruption n’aurait pas seulement servi à moderniser la France.
Elle aurait servi à rendre possible une transformation de la France que la démocratie ordinaire aurait eu davantage de difficulté à accepter.
Et c’est peut-être là le véritable sujet :
La disruption n’est pas nécessairement l’ennemie de la démocratie parce qu’elle transforme vite.
Elle le devient lorsque la vitesse, l’urgence et la technicité permettent de déplacer durablement le pouvoir avant que les citoyens aient pu décider de la direction du déplacement.
Voici un tableau comparatif d’indicateurs permettant de tester empiriquement l’hypothèse du déplacement de certaines capacités souveraines entre le niveau national et le niveau européen (période 2017 – 2025/2026).
Les chiffres sont approximatifs et issus des sources publiques les plus récentes (Insee, RTE, Arcom, Commission européenne, etc.). Ils ne constituent pas une preuve définitive, mais un outil de mesure.
Tableau comparatif des indicateurs (2017 ≈ vs 2025/2026)
|
Domaine |
Indicateur principal |
Situation approximative 2017 / pré-crise |
Situation 2025/2026 |
Direction observée |
Lecture dans l’hypothèse |
|
Industrie manufacturière |
Part de la VA manufacturière dans le PIB / emploi |
~11-12 % VA ; emploi en baisse tendancielle |
Stabilisation autour de 11 % VA ; emploi manufacturier en légère hausse depuis 2018 (+6-7 % 2018-2024) |
Stabilisation relative après désindustrialisation longue |
Pas de « destruction », mais recentrage sur des projets européens (PIIEC) |
|
|
Solde ouvertures/fermetures d’usines |
Solde négatif structurel |
Solde légèrement positif grâce aux extensions (ex. +19 en 2025) |
Rebond partiel via France 2030 et PIIEC |
Capacités nationales soutenues, mais orientées vers échelles européennes |
|
Énergie |
Production nucléaire (TWh) |
~380-400 TWh |
373 TWh (2025) – retour proche de 2019 |
Rebond après crise 2022 |
Capacité nationale préservée et renforcée (Flamanville) |
|
|
Solde exportateur net d’électricité |
Variable, souvent positif |
Record historique : 89 TWh (2024) puis 92 TWh (2025) |
Forte augmentation des échanges |
La France devient un fournisseur structurel du système européen |
|
|
Intégration marché / interconnexions |
Niveau intermédiaire |
Flux et interconnexions en hausse continue |
Renforcement de l’interdépendance |
Souveraineté nationale maintenue, mais de plus en plus conditionnée par le marché unique |
|
Audiovisuel / Information |
Dotation publique audiovisuel public (Md€) |
~3,7-3,8 Md€ |
~3,88 Md€ (2026 LFI) – stagnation ou légère baisse en euros constants |
Pression budgétaire relative |
Instrument de souveraineté culturelle maintenu mais sous contrainte |
|
|
Audience TV linéaire vs plateformes |
TV dominante |
Baisse continue de l’audience linéaire ; montée forte des plateformes |
Fragmentation de l’espace informationnel |
Affaiblissement relatif du levier national face aux acteurs mondiaux |
|
Finances publiques |
Dette publique (% PIB) |
~96-98 % |
115,6 % (fin 2025) → ~117-118 % (début 2026) |
Forte hausse (Covid + crises) |
Mutualisation des coûts via dette nationale, mécanismes européens de relance |
|
|
Déficit public (% PIB) |
~2-3 % |
5,1 % (2025) |
Niveau structurellement élevé |
Coûts reportés dans le temps |
|
Projets industriels européens |
Participation française aux PIIEC / IPCEI |
Quasi inexistante ou très limitée |
France participante à tous les grands PIIEC (batteries, hydrogène, microélectronique, cloud…) – dizaines de projets |
Montée en puissance massive |
Construction explicite de capacités à l’échelle européenne |
Lecture synthétique du tableau
- Industrie : pas d’effondrement, plutôt une stabilisation et une réorientation vers des projets européens (PIIEC). La logique « champion européen » est visible.
- Énergie : la capacité nationale (nucléaire) a été préservée et même renforcée après 2022. En revanche, l’intégration au marché européen et le rôle d’exportateur structurel se sont nettement accrus. La souveraineté nationale existe toujours, mais elle s’exerce de plus en plus à l’intérieur d’un cadre européen.
- Information : l’audiovisuel public reste un outil important, mais sous pression budgétaire et face à une fragmentation croissante de l’espace public au profit des plateformes.
- Finances : la dette a fortement augmenté. Elle constitue le principal mécanisme de mutualisation des coûts (Covid, énergie, relance).
- Niveau européen : les PIIEC illustrent clairement la construction de capacités industrielles à l’échelle européenne, avec une participation française importante.
Conclusion provisoire pour l’hypothèse
Le tableau ne valide pas une « destruction » de la France.
Il montre plutôt :
- une préservation ou un renforcement de certaines capacités nationales (nucléaire, emploi manufacturier récent) ;
- une réorientation et une interconnexion croissantes avec le niveau européen ;
- un report des coûts via la dette nationale ;
- une construction parallèle de capacités industrielles européennes (PIIEC).
/image%2F6966149%2F20230917%2Fob_d997d5_gravite-quantique.jpeg)
/image%2F6966149%2F20260828%2Fob_835261_img-1625.jpeg)