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Ce que l’opération Covid dévoile du capitalisme des parties prenantes.

20 Août 2026

Le cas de l’industrie pharmaceutique et de l’Union européenne pendant la pandémie offre un exemple particulièrement éclairant de la nature réelle du « capitalisme des parties prenantes » (stakeholder capitalism).

Promu par le Forum économique mondial comme une évolution du capitalisme actionnarial classique — dans lequel l’entreprise doit prendre en compte non seulement ses actionnaires, mais aussi les salariés, les fournisseurs, les clients, la société et l’environnement —, ce modèle se présente comme plus inclusif et responsable. Le Covid-19 a servi de terrain d’épreuve. L’expérience européenne des vaccins montre cependant que, dans la pratique, il peut se traduire par une forme de partenariat public-privé asymétrique : le public assume une part importante des risques et des coûts, tandis que le privé conserve le contrôle de la propriété intellectuelle, des marges et d’une large opacité.

Ce qui s’est passé concrètement

À partir de juin 2020, la Commission européenne a négocié des Advance Purchase Agreements (contrats d’achat anticipé) avec plusieurs laboratoires (Pfizer/BioNTech, Moderna, AstraZeneca, Johnson & Johnson, etc.). Ces accords portaient sur jusqu’à 4,6 milliards de doses pour un coût estimé proche de 71 milliards d’euros. L’objectif affiché était de sécuriser l’approvisionnement des États membres, de mutualiser le pouvoir d’achat et d’accélérer le développement grâce à un partage des risques.

Dans les faits :

  • Les contrats ont été signés dans une grande confidentialité. Les versions rendues publiques étaient lourdement caviardées. La Commission a longtemps justifié ces occultations par la protection des « intérêts commerciaux » des entreprises. Des décisions de justice ultérieures (notamment du Tribunal de l’UE en 2024) ont jugé que certaines de ces redactions n’étaient pas suffisamment motivées.
  • L’industrie a bénéficié d’un dé-risquage massif : financements publics anticipés, engagements d’achat garantis, et dans certains cas des clauses de responsabilité limitant l’exposition des fabricants.
  • Les entreprises ont conservé la propriété intellectuelle, une large autonomie sur les prix et le calendrier de livraison, et un pouvoir de négociation renforcé face à une demande politique urgente.
  • Le lobbying pharmaceutique a été intense. Des rapports documentent des dizaines de réunions avec les plus hauts responsables de la Commission pendant la période critique.

Le résultat a été un accès relativement rapide et équitable à l’intérieur de l’UE, mais au prix d’une faible transparence, d’une sur-commande importante et d’une contribution limitée à l’équité mondiale (malgré les discours sur la solidarité).

Ce que cela révèle sur le capitalisme des parties prenantes

Ce cas permet de distinguer le discours et la pratique.

Dans la version idéalisée du stakeholder capitalism, l’entreprise dialogue avec l’ensemble des parties prenantes pour créer de la valeur partagée à long terme. Dans la version observée ici :

  • Les « parties prenantes » ne sont pas placées sur un pied d’égalité. L’industrie pharmaceutique a souvent été en position de force dans les négociations, tandis que les citoyens, les parlements et même certains États membres ont eu un accès limité aux informations essentielles.
  • Le public (contribuables et budgets européens) a absorbé une partie substantielle du risque de développement et de production. Le privé a capté une part importante de la valeur créée (brevets, marges, position de marché renforcée).
  • La notion de « responsabilité sociétale » a cohabité avec une défense vigoureuse des intérêts commerciaux et de la confidentialité des affaires.
  • Le modèle s’apparente davantage à une collusion structurelle ou à un capitalisme de partenariat d’urgence qu’à une redistribution équilibrée du pouvoir.

Cela n’efface pas les succès techniques (développement accéléré de vaccins efficaces). Mais cela montre que le stakeholder capitalism, lorsqu’il est mis en œuvre dans une situation de crise et de dépendance forte à l’égard de quelques acteurs privés, peut servir à légitimer un transfert de risques vers le public tout en préservant les leviers de contrôle et de rentabilité du privé.

Lien avec l’hubris et l’instrumentalisation

Ce cas s’inscrit dans la grille d’analyse que nous avons construite. L’hubris institutionnelle et économique apparaît ici sous une forme particulière : la conviction que l’on peut gouverner une urgence sanitaire majeure par des partenariats public-privé opaques, tout en prétendant servir l’intérêt général et les « parties prenantes ». La crise a créé une fenêtre d’opportunité ; les acteurs déjà positionnés (industrie, institutions européennes, réseaux de gouvernance multi-parties) l’ont utilisée pour consolider des arrangements favorables à leurs intérêts structurels.

En ce sens, le capitalisme des parties prenantes, dans sa version concrète observée pendant la pandémie, n’est pas tant un dépassement du capitalisme actionnarial qu’une reconfiguration de celui-ci : plus collaborative en apparence, mais toujours organisée autour de la protection des actifs stratégiques (propriété intellectuelle, accès aux marchés, influence réglementaire) et d’une asymétrie durable entre ceux qui portent le risque public et ceux qui capturent la valeur privée.

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