Que révèle l’équation de Bill Gates ?
Que révèle l’équation de Bill Gates ?
CO₂ = P × S × E × C
À première vue, cette formule popularisée par Bill Gates semble n’être qu’un outil pédagogique destiné à expliquer les émissions de CO₂. Elle décompose les émissions globales en quatre facteurs :
- P : la population ;
- S : les services et le niveau de consommation par personne ;
- E : l’énergie nécessaire pour produire ces services ;
- C : la quantité de CO₂ émise par unité d’énergie consommée.
Présentée ainsi, l’équation apparaît neutre, rationnelle et scientifique. Pourtant, elle révèle des enjeux bien plus profonds.
Une vision du monde sous forme d’équation
Cette formule traduit une certaine manière de penser le réel : un problème complexe peut être décomposé en variables mesurables, chacune pouvant devenir un levier d’action. Le raisonnement est simple : pour réduire le CO₂, il faut agir sur une ou plusieurs variables.
L’équation n’indique cependant ni quelles variables privilégier, ni qui doit agir dessus, ni selon quels critères. Ces choix relèvent non de la science mais de la politique, de l’économie et de la philosophie.
Chaque variable porte un projet de société
Agir sur P ouvre immédiatement des questions démographiques : natalité, migrations, répartition de la population, urbanisation.
Agir sur S interroge nos modes de vie : sobriété volontaire, décroissance, consommation responsable, voire rationnement.
Agir sur E conduit vers l’innovation, l’automatisation, l’optimisation des processus et le déploiement de nouvelles technologies.
Agir sur C implique des choix énergétiques majeurs : nucléaire, renouvelables, captage du carbone, électrification des usages.
Derrière chacune de ces variables se cachent donc des visions du futur parfois radicalement différentes.
Une équation faussement neutre
L’équation peut servir de support à des récits opposés :
- la croissance verte et le capitalisme décarboné ;
- la décroissance et la sobriété ;
- le techno-solutionnisme et la foi dans l’innovation ;
- des formes plus autoritaires de gestion des ressources et des comportements.
Sous son apparence mathématique, l’équation devient ainsi un outil de légitimation de choix politiques.
La variable cachée : le pouvoir
Une autre question apparaît alors : qui décide ?
Qui définit le niveau de consommation acceptable ? Qui détermine les priorités énergétiques ? Qui fixe les objectifs climatiques ? Qui arbitre entre liberté individuelle et contraintes collectives ?
L’équation ne répond pas à ces questions. Pourtant, elles en constituent peut-être le cœur.
Vers une gouvernance par les variables ?
L’intérêt de cette formule est qu’elle permet de raisonner en termes de pilotage. Chaque variable devient un indicateur à mesurer, surveiller et éventuellement corriger.
Cette logique évoque une approche cybernétique du gouvernement : définir une cible, mesurer les écarts, puis agir sur les variables afin de ramener le système vers l’objectif fixé.
L’enjeu dépasse alors la seule question climatique. Il touche à la manière dont nous concevons le gouvernement des sociétés. Une société pilotée par des indicateurs tend progressivement à considérer les individus comme des variables d’ajustement au sein d’un système global.
Le véritable dénominateur commun : l’être humain
En réalité, l’être humain est présent dans chacune des variables.
Il constitue la population (P), définit ses besoins et ses modes de vie (S), invente et déploie les technologies (E) et choisit ses systèmes énergétiques (C).
Le véritable dénominateur commun de l’équation n’est donc pas le carbone. C’est l’humain lui-même.
L’équation de Bill Gates révèle finalement moins un problème climatique qu’une interrogation plus fondamentale : jusqu’où sommes-nous prêts à gouverner les sociétés à travers des variables mesurables et des objectifs quantifiés, sans réduire l’être humain à une simple donnée d’optimisation ?
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